ses yeux étaient colère
Samedi prochain, lorsqu’elle descendra du car, ses photos et son sourire d’octogénaire me diront : « je les ai vues, je les ai entendues qui criaient ».
Samedi prochain, lorsqu’elle descendra du car, ses photos et son sourire d’octogénaire me diront : « je les ai vues, je les ai entendues qui criaient ».
Le Canard enchaîné, il y a peu, s’est moqué du philosophe Comte-Sponville qui avait emphatiquement expliqué que « la vieillesse est un naufrage ».
C’est beau de vieillir parce que sinon, que seraient les jeunes privés de voir vieillir ? comment pourraient-ils un jour se voir vieillir à leur tour, entourés de futurs vieux ? Les vieux ne se mettent pas en mouvement dès qu'une branche se balance. Ils savent qu'une mésange a pu en avoir besoin avant de rejoindre son nid pour ne pas être aperçue. Après, c'est une affaire d'élasticité des branchages.
Le 7 juillet dernier, j’ai écrit ça que je retrouve, par le plus grand des hasards :
Le vent porte des caresses venues des étoiles
Et le fleuve s'écoule en bris de miroirs silencieux
Ce n’est pas à la souffrance de ne plus avoir mon père que m’affronte son agonie mais à ma propre mort, à ce doute : qu’ai-je oublié avant de m’en aller à mon tour ?"
J’ai écrit dans un petit livret distribué en août 1996 à une douzaine d’exemplaires pour les noces d’or de mes parents mariés le 29 juillet 1946, à propos de mon grand-père et parrain : « Albinus, est né le 1er mars 1893. A 9 ans, il quitte définitivement ses parents, part en Allemagne et en Suède. En 1906, à 13 ans, il part avec sa soeur Karoline (9 ans) rejoindre le frère aîné Marinus dit Marius à New-York. Les embruns et le soleil raccourcissent considérablement les vêtements des deux voyageurs pendant la traversée »
J’ai toujours pensé un jour aller à Ellis Island chercher son nom gravé.
Voici la suite :
« Pendant plusieurs années, Albinus, avec son cheval Mike, livre du charbon l’hiver et de la glace l’été. Albinus peut demander tout ce qu’il veut à Mike. Un jour, il entre en apprentissage chez Ford. Il en ressort mécanicien et s’engage. Le voilà chauffeur-mécanicien sur plusieurs véhicules (Packard surtout). En 1917, le sergent Albinus Jørgensen débarque à Bordeaux. En 1890, Jean-Alexandre Chaillou, charpentier naval, est à Buenos-Aires avec Devina dite Adelina. Leur fille Romilda ne voit pas d’objection majeure à commencer sa vie en Amérique du sud. Quelques années plus tard, petite fille juchée sur les épaules de son père, elle traverse la Charente, là-haut, à 50m au-dessus de l’eau, sur la travée supérieure du pont transbordeur de Martrou où Jean-Alexandre a travaillé »
D’où il ressort que ma grand-mère et mon grand-père ne se sont connus qu’au prix de traversées d’océans et de rivières.
Dans ce blog, figure un texte écrit le 23 août 2001, mis en ligne en juillet dernier, « Nuit sans Liliana ». D’où j’écris ces mots, une petite maison de pêcheur retapée du sud-Loire, près de Saint-Jean de Boiseau, il ne faut que dix minutes, 800 mètres, pour voir « la haute silhouette de la tour à plomb de Couëron » et la barque qui attend dans l’eau vaseuse.
Dans Les Planches courbes d’Yves Bonnefoy, l’Enfant n’a ni père ni mère. L’homme qui le fait monter dans sa barque pour passer le fleuve est un géant.
Dans « Nuit sans Liliana », c’est la marée, c’est-à-dire l’océan et la lune, qui aident Laurine à pagayer, à traverser le fleuve.
L’Autre rive, c’est un horizon sur lequel s’abîment et s’usent nos regards orphelins.
Pourquoi Liliana n’est-elle pas rentrée ?
Ils parlent en tordant la bouche et sont si gros. L’un d’entre eux a eu quelque peine à descendre de sa voiture et d’autres l’ont aidé. Tous riaient bruyamment.
Liliana !
Des gouttes de sang tombaient une à une régulièrement du coffre de la plus grosse des voitures où attendaient deux chiens énormes.
Liliana !!
Le silence de la maison est tel que Laurine pourrait retrouver dans l’obscurité tous les réveils, toutes les montres, pendules et horloges de la cave au grenier rien qu’au bruit. Au loin, la corne d’un navire qui remonte la Loire. C’est marée haute. Puis ce sont les piaulements réguliers des petits affamés d’un couple de moyens-ducs qui nichent non loin dans un bouquet de chênes. Laurine pense à Antoine. Comment le prévenir ?
Dans la rue de Grissac à Saint-Jean de Boiseau, le téléphone est toujours coupé. Laurine ignore le nouveau numéro du portable de son papa. Le pont de Cheviré est interdit aux piétons et aux cyclistes et de toute façon il est trop loin.
Un autre coup de corne lui parvient de la Loire. Laurine voit les bateaux des pêcheurs de civelle et les canots amarrés près du bac. Mais oui, bien sûr, c’est la solution. Elle s’habille rapidement, sort de la maison en courant, et cherche une embarcation, une petite, avec des rames. La marée montante va l’emporter à l’extérieur du méandre, contre les appontements sud, ceux contre lesquels le bac effectue ses stations tous les quarts d’heure, au grand jour.
A dix ans, Laurine n’a pas assez de force pour tirer sur la rame, elle pagaie, elle guide le bateau porté par le courant. Elle distingue les grands arbres qui se rapprochent, éclairés par une lune laiteuse et blafarde. De la rive qu’elle vient de quitter, des aboiements sonores et des claquements de portières lui parviennent.
Papa, Liliana, j’arrive !
Au milieu du fleuve, des reflets pulvérisés dansent dans les remous noirs. Le vent apporte des stridences étouffées de la ville, bruits de trains, roulements de camions, sonneries lointaines. En aval, dans le méandre suivant, la haute silhouette de la tour à plomb de Couëron se détache sur une tapisserie de haute lice trempée d’encre de chine, aussi trouée d’étincelles que la cible de carton qu’un militaire vient de cribler dans un stand de tir.
La fillette saute de la barque, la traîne dans la vase, et ses bottines font des bruits de succion.